Les nuits blanches
Première nuit
La nuit était merveilleuse – une de ces
nuits comme notre jeunesse seule en connut, cher lecteur. Un firmament
si étoilé, si calme, qu’en le regardant on se demandait involontairement
: Peut-il vraiment exister des méchants sous un si beau ciel ? – et
cette pensée est encore une pensée de jeunesse, cher lecteur, de la plus
naïve jeunesse. Mais puissiez-vous avoir le coeur bien longtemps jeune !
En
pensant aux « méchants », je songeai, non sans plaisir, à la façon dont
j’avais employé la journée qui venait de finir. Dès le matin, j’avais
été pris d’un étrange chagrin : il me semblait que tout le monde me
fuyait, m’abandonnait, qu’on me laissait seul. Certes, on serait en
droit de me demander : Qui est-ce donc ce « tout le monde » ? Car,
depuis huit ans que je vis à Pétersbourg, je n’ai pas réussi à me faire
un seul ami. Mais qu’est-ce qu’un ami ? Mon ami, c’est Pétersbourg tout
entier...